" Si vous pouvez découvrir
le tayori, alors ... plus tard, vous pourrez exprimer le fuzeï "
Le SAKUTEI-KI
En fait, il n'existe pas seulement seul jardin japonais,
mais il en existe un grand nombre, et principalement cinq, pour les plus connus, différents et distincts, qui cohabitent dans un seul espace.
Le jardin japonais n'est pas le résultat d'une volonté de miniaturiser la nature pour la miniaturiser, car les dimensions réelles de l'espace
ne préoccupent pas les Japonais, malgré ce
que l'on aurait tendance à croire. La recherche se concentre sur la puissance évocatrice des éléments qui le composent, dématérialisant ainsi l'espace. La méditation amène à sentir le
tayori qui est l'expression de l'esprit des lieux, la prise de conscience de l'existant et de la virtualité du paysage. Le fuzeï est l'émotion évocatrice qui doit se dégager des lieux.
Ces deux notions tayori et fuzeï sont fondamentales.
Que l'on crée son propre jardin ou que l'on choisisse un professionnel pour le faire réaliser, toutes les variantes sont envisageables
et possibles. On peut choisir de créer un jardin de collines tsuikiyama et d'y rajouter simplement devant la maison un jardin d'accueil... On en préfèrera donc un plutôt qu'un autre,
deux ou trois sur les cinq du jardin puriste ou en inventer d'autres, en fonction de la surface dont on dispose, de l'exposition, du climat, du paysage environnant et surtout de ses goûts et
aspirations personnels. Laissons parler notre créativité, sachant que c'est notre caractère unique qui en fait sa richesse.
Le tsubo niwa : le jardin cour ou patio intérieur
Petit espace - le tsubo est une mesure de surface, équivalant à peu près à deux tatami, un carré d'environ 3 mètres²
(3,305m²) - situé entre les bâtiments, les corridors et les murs d'enceinte, il peut être consacré à un thème précis ou à la réalisation d'un véritable jardin japonais miniature et métaphorique. Comme
dans l'ensemble des jardins japonais, tous les éléments représentent la montagne, l'eau, les paysages, en modèles encore plus réduits, métaphores de la nature à l'état sauvage, que l'on
retrouve notamment dans la culture bonsaï. Chaque pièce d'un jardin japonais est habité par l'esprit de l'élément auquel il renvoie.
Le kare sansui : le jardin sec
Métaphore de paysage, il est organisé et agencé pour être contemplé du seuil de la maison, d'une terrasse ou au travers d'une baie,
face au soleil levant. Seul le regard y pénètre. Peu d'éléments le caractérisent. Des pierres à base large, inspirant force et stabilité, dressées en nombres impairs, entourées de sable ou
gravier de couleur claire, qui selon leurs formes et leur regroupement peuvent symboliser une multitude de choses. Une haute positionnée à la verticale pour la grue, symbole d'immortalité,
une plus basse pour la tortue, symbole du monde concret ... Le végétal est peu présent, se limitant le plus souvent à de la mousse, voire totalement absent. Le concept pur est rattaché à la
peinture à l'encre, qui représente les montagnes et l'eau par des surfaces noires et blanches. C'est un jardin immobile qui peut représenter l'univers tel qu'il est décrit par le bouddhisme,
des îles dans un océan. Le sable ratissé avec soin en figure les vagues.
Günter Nitschke aurait avancer la théorie selon laquelle les pierres seraient des supports de méditation qui inverseraient le flux
d'énergie de l'objet - la pierre - vers la conscience du contemplateur. La conscience s'élèverait à travers la disparition de l'égo du méditant.
A titre d'exemple, le jardin sec du temple Ryoan-ji est un jardin de neuf mètres par vingt, ceint de murs d'une hauteur d'environ
un mètre. Quinze roches y ont été dressées par groupe de sept, cinq et trois de façon à ce que seulement quatorze roches soient visibles à la fois. Ce jardin ne peut jamais être "ramassé"
dans sa totalité par un seul regard de l'observateur.
" Cette caractéristique, propre
au jardin du Ryoan-ji, suggérerait le plan ou jeu divin… D’où que l’on se place, on ne voit jamais le bout du chemin, qui nous sera révélé au fur et à mesure… "
Frédérique DUMAS - 2007
Le cha niwa : le jardin de thé
La cérémonie du thé ou chanoyu, émanant également du bouddhisme zen, nécessite un lieu particulier, un pavillon
traditionnellement installé dans un jardin appelé roji, une sorte de jardin déambulatoire miniature. Son objectif est l'atteinte de la sérénité. Il est sensé provoquer par contraste
entre l'extérieur désordonné, bruyant et agressif et l'intérieur calme et organisé, un repli sur soi libre des préoccupations quotidiennes et propice à la paix intérieure. Les lanternes
ishidoro éclairent le voyageur le long du chemin et le bassin à ablution tsukubai permet la purification dans une attitude d'humilité.
Le kaiyushiki : le jardin déambulatoire ou promenade
Il est conçu pour la découverte et la promenade. Quel que soit le chemin parcouru, l'angle admiré, on a toujours une vue sur
un élément remarquable du jardin, un arbre taillé ou niwaki, un rocher... et il est particulièrement réussi quand il ménage des effets de surprise, incitant à continuer le chemin
à la recherche d'autres détails imprévus. L'eau y est omniprésente, sous la forme d'un étang symbolisant la séparation entre la vie terrestre et l'au-delà, d'une chute d'eau, de ruisseaux...
entretenue par la pluie, la rosée du matin, la neige en hiver, qui permettent la présence des carpes koi, des grenouilles, voire de carnards et d'aigrettes. Ces jardins représentent le paradis
d'Amida c'est-à-dire Bouddha. Ils sont souvent agrémentés de passages dallés sinueux ... de ponts de bois ou de pierre, permettant d'accéder à des îles qui symbolisent le chemin à parcourir
pour atteindre la Terre Pure, c'est-à-dire le paradis.
Le shakkei zukuri : le jardin paysage emprunté
C'est une sorte de jardin de contemplation, mais qui invite à y pénétrer. L'idée, ici, est d'intégrer dans le jardin quelque chose qui
se trouve en dehors. Il peut s'agir de montagnes, de collines ou de grands arbres. Le champ de vision est séparé en deux à l'horizontal et le paysage naturel existant crée une sorte
d'arrière-scène, faisant le lien avec la perspective de sorte qu'il semble faire partie du jardin. Cela donne l'impression d'un jardin aux dimensions infinies, ses limites réelles et les
structures environnantes étant dissimulées. Ainsi les montagnes ou forêts situées au-delà du jardin semblent lui appartenir et on pense pouvoir s'y rendre par les multiples chemins
qui se perdent derrière les rochers.
Trois éléments principaux cohabitent dans
le jardin sous différents formes pour exprimer le fuzei, émotion poétique du paysage évoqué : le végétal, le minéral et l'eau.
Le végétal
Pour un jardin de la taille d'un parc, les arbres et les arbustes seront utilisés à leur taille réelle. Plus le jardin sera petit et plus l'on fera
appel à la subjectivité et l'emploi de la végétation deviendra métaphorique. C'est ainsi qu'un lit de mousse au pied d'un rocher suggèrera la vision lointaine d'une forêt ou que les différents
nuages d'un arbre bien taillé ou niwaki évoqueront collines et vallons à l'horizon. Les végétaux à feuillage caduc sont considérés comme étant de nature Yin, alors que les végétaux
à feuillage persistant sont considérés comme étant de nature Yang.
Le minéral
De nature Yang, il sera présent sous forme de rochers, de pierres plates, de galets ou de gravier. La pensée Shinto et Bouddhiste
véhiculant un profond respect pour la nature et considérant qu'il n'y a pas de différence fondamentale entre elle et l'homme, préconise de ne pas contrarier la position des pierres et de
les positionner à l'identique de celle du prélèvement dans la nature. Métaphore de montagnes ou d'îles, les roches auront un base large, inspirant force et stabilité. Elles peuvent même dans
certains cas et par groupe de trois, figurer une cascade. Les galets pourront représenter l'eau d'un ruisseau ou d'une cascade. Quant au gravier ou au sable, il suggèrera la surface plane de
l'océan, qui une fois ratissé, paraîtra animé de vagues. Les pierres plates ou tobi-ishi , quant à elles, savamment agencées, symboliseront les chemins permettant d'accéder
au paradis.
L'eau
De nature Yin, qu'elle soit sous forme de cascade, de ruisseau ou d'étang, l'eau tient une place prépondérante dans le jardin japonais,
métaphore de son paysage. L'archipel du Japon est un pays balayé par la mousson au Sud et soumis à de fortes chutes de neige au Nord, toute cette eau et un relief accidenté favorisant la
formation de cascades et de torrents, pour finir par se jeter dans l'océan.
Ces trois éléments assurent diverses représentations métaphoriques et symboliques :
La montagne
De nature Yang, la montagne s'apparente à la verticalité et symbolise l'élévation spirituelle, la base solidement ancrée dans le sol et la
tête dans les nuages.
L'île
De nature Yang également, l'île varie de nature et de dimension en fonction du style de jardin adopté, émergeant d'un véritable étang
ou dressée sur un lit de gravier ratissé.
L'étang
De nature Yin, il symbolise la mer ou l'océan mythique. Il peut y avoir deux types de représentation. Une première où l'étang se déploie
face à la résidence et où le jardinier évoque le paysage maritime comme si l'on admirait le paysage et l'horizon, constitué de falaises, de péninsules, de plages, à partir du pont d'un bateau.
Et une seconde, caractéristique du style zen, où le regard se concentre sur les îles, seules masses émergeantes du vide de l'immensité neutre.
La cascade
De nature Yin, elles représentent les lieux sacrés, habités par les kami et le chemin qu'empruntaient les dieux pour visiter
les hommes. C'est une sculpture vivante, au même titre que les arbres taillés, mais ici, le son est associé au mouvement.
Quelques autres accessoires utiles ou tout simplement décoratifs viennent compléter les éléments principaux, mais ils doivent
rester sobres et sont à utiliser avec parcimonie, afin de s'inscrire dans le style sukiya, qui se veut le plus naturel possible tout en traduisant une subtile élégance.
Les lanternes
Qu'elles soient en forme de pagode ou sur un piédestal ishi doro, sur trois ou quatre pieds comme les lanternes
ikekomi-gata ou yukimi appelées vulgairement lanternes de neige pour les plus connues, elles servent à la décoration ou apportent la lumière en différentes zones sombres
du jardin.
Les bassins et fontaines
Les bassins sont à l'origine utilisés pour se laver les mains dans un acte de purification. Ils sont soit créés dans un grand bloc de pierre
appelés chozubachi ou, plus petits, sculptés d'effigies bouddhistes appelés shihobutsu. Cet endroit réservé à la purification ou tsukubai est agrémenté d'un décor
rocheux et placé à l'entrée du jardin ou à côté de la maison de thé. L'eau est le plus souvent amenée par un conduit dissimulé par du bambou.
Les barrières ou palissades en bambou
Pouvant être de confection très sophistiquée, les takegaki contribuent à masquer certains endroits ou à délimiter les différents
espaces du jardin, servant en même temps à mettre en valeur un site à l'esthétique recherchée ou un arbre taillé qui viendra se détacher sur sa couleur uniforme, et claire le plus souvent.
Les ponts
Qu'ils soient réalisés de simples roches plates sori hirahashi ou de traverses de bois laissées à l'état brut kihashi,
ou finement travaillés et sculptés dans du bois ou du granit,
ils sont la prolongation des allées sinueuses permettant d'enjamber les zones humides véritables ou métaphoriques, symbôle de vie et de richesse au jardin. Les ponts à dos d'âne
sorihashi, leur reflet dans l'eau formant un cercle symbolisant le ciel et son croissant de lune, enjambent plutôt les cours d'eau et sont réservés aux kami. Ces derniers
sont le vestige de la forte influence tout au long de l'histoire, de la culture chinoise, beaucoup plus clinquante.
Les portes
Réalisée en bois, avec un linteau droit ou recourbé et peinte en rouge, symbole de sérénité et d'énergie, la grande porte ou torii
ne marque aucune entrée et moins encore une
quelconque sortie de lieux vénérés. Elle ne marque que le passages des divinités ou kami, littéralement "Feu" (Ka) et "Eau" (Mi), qui sont familières à l’endroit et constamment présentes.
D'autres portes, plus petites et discrètes, existent également à l'entrée, par exemple, du jardin de thé...
D'autres éléments peuvent venir encore agrémenter le jardin, participant à son ambiance.
Les carpes nishikigoï
Ajoutant de la vie au jardin, les carpes nishigoï (koï pour la Chine), poissons rouges et argentés, sont le symbole de la force,
du courage, de la persévérance et de la prospérité.
Les bonsaï
Art traditionnel japonais, la culture bonsaï permet ici de créer un lien entre la maison, les terrasses et le jardin. Le terme "bonsaï"
signifie "arbre sur un plateau ou arbre en pot", mais il s'agit de bien plus que cela. Oeuvre d'art miniature, subtile et inachevée à jamais, objet de soins méticuleux et incessants, la culture
bonsaï est, tout comme la taille japonaise, apprendre à sculpter la beauté, la magie de la nature. Un potentiel d'inspiration infini...
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